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Elle
chercha du regard, éperdue, un visage qu'elle connaissait. Ce qui était peine
perdue, car des villageois elle ne connaissait que les noms. Elle descendit du
dos d'Azalée, lui caressa doucement le chanfrein en la regardant dans les yeux,
essayant de lui transmettre l'urgence et le danger de la situation. La jument
comprit et partit se cacher parmi les arbres. Hya savait que celle-ci
arriverait au triple galop dès qu'elle l'appellerait. La sachant en sécurité,
Hya se préoccupa de celle des villageois, et surtout, de celle de Lisenn.
Devant elle, des gens se battaient, et elle ne savait pas qui était dans quel
camp. D'autres essayaient sans succès d'éteindre le feu qui engloutissait,
vorace, leurs foyers.
Hya s'apprêtait à continuer dans
le village, dans l'espoir de trouver Lisenn, quand soudain elle comprit le
grondement du feu : "Faim... manger, manger !". Elle se demanda un
instant si elle avait les capacités pour lui couper l'appétit, et sentit des
mots, dans une langue qu'elle ne connaissait pas, prêts à jaillir de sa bouche.
Puis, de nouveau, le feu reprit ses murmures féroces, et quelques secondes plus
tard elle courait dans le village, à la recherche de Lisenn.
Elle courait en regardant tout
autour d'elle, et finit par heurter quelqu'un. Le choc la fit tomber. Elle se
redressa rapidement et se retrouva nez à nez avec un homme à l'air agressif,
les lèvres légèrement retroussées, prêt à mordre s'il avait été un animal. A la
place de crocs pour se défendre, il tenait un pieu en bois, tout poisseux de
sang, qu'il dirigeait vers elle.
Inquiète, elle l'observa sans
bouger, et remarqua sa jambe de bois. Ce détail ramena la conversation matinale
qu'elle avait eue avec Lisenn dans sa mémoire, et elle tenta le tout pour le
tout, voyant qu'il s'approchait d'elle avec l'intention manifeste de la tuer :
"Vous êtes le père de Lisenn
?"
Au nom de sa fille, l'homme
perdit son agressivité, et le souci brilla dans son regard. Il la prit par le
bras, l'emmena à l'abri des combats les plus proches, et lui demanda sur un ton
rude :
"Z'avez vu ma fille ? Z'êtes
la sorcière, c'est ça ? Sur le coup, j'vous avais pas r'connue...
- Oui, c'est moi, Hya, la
guérisseuse, répondit-elle en insistant sur le dernier mot. Non, je n'ai pas vu
Lisenn depuis ce matin. J'ai... j'ai vu le ciel rougir de chez moi, je me suis
inquiétée. Où est-elle ?
- Sais pas, grommela-t-il. Y nous
sont tombés d'sus en plein dîner, j'vous dis pas le grabuge qu'a suivi. Elle
s'est bien défendu, ma p'tite fille, et ma femme aussi, mais on s'est ben vite
perdu d'vue. M'a dit qu'elle allait aider les z'aut' à s'défendre. M'fais du
mouron pour elle, après tout c'est qu'sa première bagarre...
- Qui attaque ?
- 'vot' avis ? Ces salauds
d'Arcancia ! M'ont d'jà pris une jambe y'a dix ans, j'vais pas les laisser
m'prendre plus. Qu'y z'y viennent ! Dix ans que j'guette ces bêtes sauvages !
J'savais qu'ils allaient rev'nir ! J'vous ai entraîné ma p'tite et ma grande
femmes, mais chais pas c'que ça vaut face à ces brutes. M'en veuillez pas
ma'ame, mais y'a mon bâton qui m'démange ! T'nez, z'avez pas l'air d'avoir
d'quoi vous défendre ! Faites gaffe à vous, va y avoir besoin d'vous pour les
blessés !"
Il lui tendit un coutelas, la
salua d'un bref hochement de tête, et disparut derrière une maison, un peu plus
loin, en direction du feu et des combats. Hya sourit en repensant à ce que
Lisenn lui avait dit de son père dans la matinée : à ce qu'elle avait pu en
voir, il avait l'air plutôt en forme, et avide de revanche, et certainement pas
gêné par sa jambe de bois. Puis ses pensées revinrent sur son amie, et son
visage s'assombrit de nouveau. Elle testa le tranchant du coutelas sur son
pouce, et s'étonna de voir une goutte de sang. Bien affuté, songea-t-elle. Elle abhorrait la violence, mais elle
savait que ce soir, elle allait devoir faire une croix sur son amour du pacifisme.
Elle sentit monter en elle la colère contre la violence, cette violence qui
demandait la violence en réponse, et qui répandait terreur, peine, et douleur
sur son passage. Sa respiration s'accéléra, sa main se crispa sur son arme, ses
traits se durcirent.
Elle retourna vers les combats et
reprit ses recherches, plus que jamais déterminée à retrouver son amie saine et
sauve. A force de parcourir le village, elle finit par apercevoir ses beaux
cheveux blonds, qui semblaient oranges à la lueur de l'incendie. Celle-ci se
battait à une contre trois, et semblait avoir de plus en plus de difficultés à
garder ses adversaires en retrait. Hya courut dans sa direction aussi vite
qu'elle put, mais pas assez vite pour parer le coup qui toucha son amie à
l'épaule. Celle-ci s'effondra sous le rire narquois de ses ennemis. Une rage
folle prit Hya qui se précipita vers eux en hurlant.
Les trois Arcancians tournèrent
la tête vers elle, et ce qu'ils virent leur firent une peur bleue : un démon
aux traits féminins, la peau brillant comme mille feux, les yeux d'un vert anormal,
et des cheveux de feu qui semblaient voler autour de sa tête, fondait sur eux
avec un cri à faire pâlir le plus courageux de leurs comparses. Ils n'eurent
pas le temps de prendre la fuite : elle sauta sur le premier, et lui planta son
arme dans la gorge. Tandis que celui-ci s'étouffait dans son propre sang, elle
attrapa le second par la natte, qui lui tournait le dos et tentait de s'enfuir,
et lui brisa la nuque en imprimant une rotation peu naturelle à sa tête. Le
dernier, qui s'était éloigné d'une dizaine de pas, se pétrifia soudain et porta
la main à sa poitrine. Hya, debout à côté de son amie, serrait son poing gauche
avec une telle force qu'elle en saignait. Le dernier Arcancian vivant du trio
s'effondra à son tour, victime d'une violente crise cardiaque.
La fureur meurtrière de Hya se
calma nette. Elle s'accroupit à côté de son amie, tâta avec douceur son épaule.
La douleur fit gémir Lisenn, mais celle-ci demeura inconsciente. Hya la prit
dans ses bras et se mit à marcher sans peine, comme si celle-ci n'était pas
plus lourde qu'une plume. Peu de temps après, elle se retrouva dans la rue
principale du village. Autour d'elle, tout n'était que feu, sang, et combats.
Des larmes commencèrent à rouler sur ses joues : toute cette violence la
rendait malade. "Assez", dit-elle, "ASSEZ !!!", cria-t-elle.
Les combats s'arrêtèrent net.
Tous tournèrent la tête vers elle. Quand les Arcancians virent qu'elle était
seule, et qui plus chargée d'une femme évanouie, ils se mirent à rire, puis ils
la chargèrent en vociférant.
Hya les regarda se rapprocher
d'elle avec surprise. Elle avait pensé, avec naïveté, que son cri aurait stoppé
cette folie meurtrière : elle s'était trompée. Sa colère flamba de plus belle.
Sa peau se mit à luire de nouveau, ses yeux devinrent vert phosphorescent, et
ses cheveux flottèrent autour de sa tête. "ARRÊTEEEEZ !!!!",
hurla-t-elle.
L'herbe autour d'elle se consuma
et noircit, et les guerriers les plus proches prirent feu. Les autres, effrayés
par cette diablerie et les cris de terreur de leurs compagnons d'arme,
s'enfuirent sans demander leurs restes.
Les habitants du village la
regardèrent, incrédules. Puis les premiers cris de joie et de soulagement
retentirent. Hya, épuisée, ne put tenir debout plus longtemps : elle tomba par
terre, inanimée, entraînée dans sa chute par le poids de Lisenn.