(Avant toute lecture, merci d'enclencher la musique en bas de l'article)
Il fait nuit depuis des heures, la lune règne, maîtresse des cieux.
Elle gît, songeuse, dans son lit en bois d'ébène. Dehors, le vent souffle doucement dans les branches des arbres, et semble chanter un air mystérieux et envoûtant. Peu à peu, elle s'endort dans ses draps blancs, et se met à rêver. Elle est en pleine montagne, sur une étendue plane et verdoyante entre deux monts blancs et vertigineux. Tournant sur elle-même, elle aperçoit un plan d'eau, éclairé par la lune, ronde, jaune et cabossée, présentant un profil troublant de gruyère...
Souriante, elle s'approche. La mélodie qu'elle entend s'intensifie peu à peu, le vent bouscule ses cheveux et l'aveugle momentanément. Quand elle retrouve la vue, elle est nez à nez avec un être d'une beauté stupéfiante. Grand, élancé, les cheveux longs, raides, et noirs comme la nuit. Ses yeux sont deux puits qui la contemplent sans rien dire, sa peau semble luire de l'intérieur. Il est presque nu, l'essentiel caché par un pagne de peau. Ses lèvres pleines esquissent un sourire, et, sans la quitter du regard une seule seconde, il la prend par la main. Il l'amène près de l'étang, s'assoit à l'indienne, ses longues jambes croisées, et se met à jouer d'une flûte en bois toute simple. La mélodie reprend de plus bel, et elle se met à danser au clair de lune, dans l'herbe grasse et humide, si douce à ses pieds.
Elle tourne, sautille, sourit, frôle parfois ses beaux cheveux noirs du bout des doigts. Elle est ivre de joie, rit à gorge déployée, la tête basculée en arrière. Ses cheveux roux éclaboussent la nuit, renvoyant la lumière lunaire comme autant de feux éphémères.
Il souffle dans sa flûte, mêlant ardeur et délicatesse, narrant les ruisseaux, les champs de fleurs en boutons, mais aussi les torrents et les forces sauvages animant la Nature. Il est l'une de Ses créatures, et il chante pour Elle, mais aussi pour celle qui danse devant lui. Son rire de cristal cascade le long de ses vertèbres, provoque un long frisson. Il éloigne l'instrument de sa bouche, se relève. Elle s'arrête de danser, essoufflée par toutes ces virevoltes, et le regarde.
Ils se rapprochent peu à peu l'un de l'autre. Il prend doucement sa main, effleurant chacun de ses doigts du bout de l'index. Elle laisse échapper un soupir. De son autre main, elle caresse son visage, avec une tendresse infinie. Il lâche sa main, la prend par la nuque et l'attire lentement à lui. Ils sont l'un contre l'autre, elle dans sa chemise de nuit légère, diaphane, presque transparente, lui dans son pagne, tous deux pieds nus dans l'herbe folle. Ils se fixent, sans mot dire. Leurs yeux n'ont pas besoin de mots pour se comprendre.
Leurs bouches se rapprochent, se frôlent, se touchent. Elle sent ses pouces qui caressent ses joues quand il l'embrasse, il devine le battement affolé de son cœur, mêlé au sien, tous deux débordés par une violente émotion.
Avec un doux sourire, il se détache d'elle et s'éloigne à pas lents et gracieux. Elle le regarde disparaître dans la forêt, et se réveille.
Sans difficultés, elle ouvre les yeux. Elle se sent reposée et prête pour une nouvelle journée. La fenêtre est ouverte, et elle se rappelle brusquement de ses yeux noirs, ces gouffres où elle est allée se perdre cette nuit. Son rêve la tourmente, du regard elle cherche celui qui lui a fait vivre ce moment enchanteur près de cet étang, sous le regard bienveillant de la lune ronde. Ses yeux se posent sur la table de nuit. Effleurée par un rayon de soleil pourpre venant droit de la fenêtre ouverte sur l'aube naissante, une flûte de bois toute simple y est posée.
(Musique : Merzhin, Merzhin)