L'appel (édité et achevé)

(Enclenchez la musique en bas, merci)
J'entends presque tes pensées cheminer dans ta tête. Tout dans ton attitude montre l'avancée de ta réflexion : la tension dans tes épaules, tes mains crispées, le pli déterminé de ta bouche, et ta respiration qui s'accélère. Tu fais un pas en avant, ton pied s'enfonce dans une bonne épaisseur de feuilles mortes.
C'est l'automne. Les arbres ont enfilé leurs plus belles robes, et rivalisent les uns avec les autres. Tu les regardes, époustouflé, tour à tour, ne sachant sur lequel arrêter tes yeux. A quelques mètres de toi, je te suis, prudemment, sans bruit. Je ne veux pas te faire peur. Cette précaution est peut-être inutile, comment savoir si tu fais partie de ceux qui croient en mon existence ?
Tu continues d'avancer, avec précaution, découvrant les merveilles que la nature, semble-t-il, ne déploie que pour toi. Je te vois sourire. Tes dents blanches étincellent dans la pénombre de la forêt. La curiosité me dévore... peu à peu je me rapproche, pour te contempler plus à mon aise. Le soleil jette des reflets ambrés sur ta longue chevelure brune, dont les boucles semblent me narguer, me lançant un appel auquel j'ai bien du mal à résister. Ta bouche déclenche un trouble en moi lorsque je me plais à l'imaginer, frôlant mes épaules. Et tes yeux... je ne peux te regarder en face sans risquer de me trahir. Des yeux verts, hypnotiques.
J'éprouve brutalement le besoin de me montrer. Cela fait un moment que tu marches, toujours guidé par cette volonté inébranlable de t'enfoncer toujours plus loin dans ces lieux qui sont mon habitat. Je ne suis plus qu'à un mètre de toi. Non loin de là, le soleil éclaire, par rayons, un petit étang : mon lieu de prédilection pour mes apparitions. Je ne résiste pas, si tu dois me voir, que ce soit là et nulle part ailleurs. Un instant plus tard, je suis dans mon élément, et toi, tu t'es rapproché. Lentement, je sors de l'eau, sous tes yeux ébahis.
Je n'ai jamais été à ma place dans ce monde de métal et d'acier, où le bruit l'emporte sur la beauté du chant, et de la musicalité que la voix humaine peut porter en elle. Une voix énigmatique et irrésistible m'a poussé vers la beauté immémoriale des forêts. C'est l'automne qui m'y a décidé. Sous mes yeux, la forêt resplendit de jaunes, d'oranges, d'ocres et de rouges de toutes sortes. A son orée, j'ai eu une dernière hésitation. Mon premier pas m'a ôté mes derniers doutes et c'est sans un regard en arrière que je me suis enfoncé dans ses mystères.
Une orgie de couleurs se déploie devant mes yeux, chaque pas que je fais efface de ma mémoire la rumeur de la civilisation : la télévision, le téléphone portable, l'ordinateur, tous ces moyens sophistiqués de communication qui détruisent chaque jour un peu plus le lien entre l'homme et ses origines disparaissent de mon esprit. Je renoue avec mes cinq sens. Ma vue sature sous les assauts répétés d'un arc-en-ciel de couleurs, mon ouïe capte le chant des oiseaux et le murmure malicieux du vent, mes doigts frôlent et caressent l'écorce des arbres que je croise, et mon nez est empli des senteurs de la terre, des arbres, et des buissons que je rencontre. Seule ma bouche ne festoie pas dans ce renouement tant attendu. Je cherche le goût, l'essence de la forêt, mais ne le trouve pas dans les baies que je croise. Dans la mélodie que chantent mon esprit et mon corps se mêlent quelques fausses notes : la justesse me manque.
Je continue ma marche dans cette forêt flamboyante. L'appel, car c'est ainsi que je le ressens à présent, se renforce à chaque instant qui passe. Devant moi, au loin, un étang paisible se profile. Je m'approche, le coeur battant. Je le devine, je le sens, ce qui manque à mon cinquième sens va trouver son achèvement ici. L'eau est verte, quelques nénuphars en troublent la quiétude. Et c'est dans cet état d'esprit, d'attente mêlée d'inquiétude, que tu m'es apparue.
L'eau ruisselle sur mon corps tandis que je sors à pas lents et fluides de mon étang. Tu me fixes, tes yeux provoquent en moi d'étranges frissons. En cet instant, il n'existe plus rien d'autre que nos deux êtres. La forêt a disparu autour de nous, ne restent que toi et moi. L'eau n'est plus là pour protéger mon corps de ton regard : si j'avais porté des vêtements, tu m'aurais déshabillée des yeux. Je m'avance lentement vers toi. Je devine ton souffle qui s'accélère aux mouvements répétés et rapprochés de ton torse sous le tissu de ton vêtement. Je m'arrête à un pas de toi. Tu tends doucement ta main vers moi, et frôle ma peau du bout des doigts.
Tu es sortie de l'eau de l'étang comme un ange serait descendu du ciel. Pas le moindre bout de tissu ne te couvre. Tu es nue comme Eve, et probablement aussi belle et désirable que la première femme a pu l'être. Ta peau est d'un vert pastel, et d'une texture qui appelle le contact. Je ne sais pas ce que tu es. Une ondine, peut-être, mais ta nature m'échappe et, à dire vrai, m'indiffère. C'est ton appel que j'ai entendu, c'est à lui que je réponds. Tu t'approche de moi. Je sens mon coeur qui s'emballe dans ma poitrine, que va-t-il se passer ? Je distingue tes taches de rousseur d'un vert plus soutenu, et tes yeux, à côté desquels les miens paraissent sans profondeur... Tu es en face de moi et tu m'observes, mystérieuse et insaisissable. Timidement, j'avance ma main, et je touche ta peau. Elle est d'une douceur indescriptible. Je découvre tes oreilles pointues, tes longs cils couleur mousse, tes dents pointues dans le sourire que tu esquisses, et tes griffes acérées quand tu glisses ta main dans la mienne.
Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais c'est avec toi que je veux l'affronter. Tu me feras découvrir la forêt, les saisons, la nature dans tout ce qu'elle a de plus beau et de plus cruel, cette nature que l'homme a oubliée depuis des siècles, violée et salie sans vergogne. Un jour viendra où elle reprendra ses droits, et j'espère que ce jour-là, tes descendants, ma belle ondine, seront là pour sauver ceux qui le méritent...
La musique : Noah Visits, première piste de la bande originale de The Village, par James Newton.
Par Panthère, Vendredi 2 Novembre 2007 à 19:11 GMT+2 dans Plume en patte (article, RSS)








