Chez Panthere

L'appel (édité et achevé)



(Enclenchez la musique en bas, merci)

Tu hésites. Entre le monde que tu appelles civilisé, juste derrière toi, et celui de tous les mystères, la forêt, de laquelle je t'observe... et que tu manges des yeux. Je ne peux que comprendre cette envie qui te dévore : le doux murmure du vent qui chante à tes oreilles, les couleurs dont se parent les feuilles quand le soleil ou la lune les traverse, les oiseaux qui pépient et gazouillent, et cette odeur ! Riche, entêtante, profonde, de terre et d'humus. Tout ceci t'attire bien plus que le bruit désagréable des activités humaines, la puanteur de leurs machines, et cette course dans laquelle ils vivent, et qui ne semble s'arrêter qu'une fois que la vie les a quittés.
J'entends presque tes pensées cheminer dans ta tête. Tout dans ton attitude montre l'avancée de ta réflexion : la tension dans tes épaules, tes mains crispées, le pli déterminé de ta bouche, et ta respiration qui s'accélère. Tu fais un pas en avant, ton pied s'enfonce dans une bonne épaisseur de feuilles mortes.

C'est l'automne. Les arbres ont enfilé leurs plus belles robes, et rivalisent les uns avec les autres. Tu les regardes, époustouflé, tour à tour, ne sachant sur lequel arrêter tes yeux. A quelques mètres de toi, je te suis, prudemment, sans bruit. Je ne veux pas te faire peur. Cette précaution est peut-être inutile, comment savoir si tu fais partie de ceux qui croient en mon existence ?

Tu continues d'avancer, avec précaution, découvrant les merveilles que la nature, semble-t-il, ne déploie que pour toi. Je te vois sourire. Tes dents blanches étincellent dans la pénombre de la forêt. La curiosité me dévore... peu à peu je me rapproche, pour te contempler plus à mon aise. Le soleil jette des reflets ambrés sur ta longue chevelure brune, dont les boucles semblent me narguer, me lançant un appel auquel j'ai bien du mal à résister. Ta bouche déclenche un trouble en moi lorsque je me plais à l'imaginer, frôlant mes épaules. Et tes yeux... je ne peux te regarder en face sans risquer de me trahir. Des yeux verts, hypnotiques.

J'éprouve brutalement le besoin de me montrer. Cela fait un moment que tu marches, toujours guidé par cette volonté inébranlable de t'enfoncer toujours plus loin dans ces lieux qui sont mon habitat. Je ne suis plus qu'à un mètre de toi. Non loin de là, le soleil éclaire, par rayons, un petit étang : mon lieu de prédilection pour mes apparitions. Je ne résiste pas, si tu dois me voir, que ce soit là et nulle part ailleurs. Un instant plus tard, je suis dans mon élément, et toi, tu t'es rapproché. Lentement, je sors de l'eau, sous tes yeux ébahis.



Je n'ai jamais été à ma place dans ce monde de métal et d'acier, où le bruit l'emporte sur la beauté du chant, et de la musicalité que la voix humaine peut porter en elle. Une voix énigmatique et irrésistible m'a poussé vers la beauté immémoriale des forêts. C'est l'automne qui m'y a décidé. Sous mes yeux, la forêt resplendit de jaunes, d'oranges, d'ocres et de rouges de toutes sortes. A son orée, j'ai eu une dernière hésitation. Mon premier pas m'a ôté mes derniers doutes et c'est sans un regard en arrière que je me suis enfoncé dans ses mystères.

Une orgie de couleurs se déploie devant mes yeux, chaque pas que je fais efface de ma mémoire la rumeur de la civilisation : la télévision, le téléphone portable, l'ordinateur, tous ces moyens sophistiqués de communication qui détruisent chaque jour un peu plus le lien entre l'homme et ses origines disparaissent de mon esprit. Je renoue avec mes cinq sens. Ma vue sature sous les assauts répétés d'un arc-en-ciel de couleurs, mon ouïe capte le chant des oiseaux et le murmure malicieux du vent, mes doigts frôlent et caressent l'écorce des arbres que je croise, et mon nez est empli des senteurs de la terre, des arbres, et des buissons que je rencontre. Seule ma bouche ne festoie pas dans ce renouement tant attendu. Je cherche le goût, l'essence de la forêt, mais ne le trouve pas dans les baies que je croise. Dans la mélodie que chantent mon esprit et mon corps se mêlent quelques fausses notes : la justesse me manque.

Je continue ma marche dans cette forêt flamboyante. L'appel, car c'est ainsi que je le ressens à présent, se renforce à chaque instant qui passe. Devant moi, au loin, un étang paisible se profile. Je m'approche, le coeur battant. Je le devine, je le sens, ce qui manque à mon cinquième sens va trouver son achèvement ici. L'eau est verte, quelques nénuphars en troublent la quiétude. Et c'est dans cet état d'esprit, d'attente mêlée d'inquiétude, que tu m'es apparue.




L'eau ruisselle sur mon corps tandis que je sors à pas lents et fluides de mon étang. Tu me fixes, tes yeux provoquent en moi d'étranges frissons. En cet instant, il n'existe plus rien d'autre que nos deux êtres. La forêt a disparu autour de nous, ne restent que toi et moi. L'eau n'est plus là pour protéger mon corps de ton regard : si j'avais porté des vêtements, tu m'aurais déshabillée des yeux. Je m'avance lentement vers toi. Je devine ton souffle qui s'accélère aux mouvements répétés et rapprochés de ton torse sous le tissu de ton vêtement. Je m'arrête à un pas de toi. Tu tends doucement ta main vers moi, et frôle ma peau du bout des doigts.



Tu es sortie de l'eau de l'étang comme un ange serait descendu du ciel. Pas le moindre bout de tissu ne te couvre. Tu es nue comme Eve, et probablement aussi belle et désirable que la première femme a pu l'être. Ta peau est d'un vert pastel, et d'une texture qui appelle le contact. Je ne sais pas ce que tu es. Une ondine, peut-être, mais ta nature m'échappe et, à dire vrai, m'indiffère. C'est ton appel que j'ai entendu, c'est à lui que je réponds. Tu t'approche de moi. Je sens mon coeur qui s'emballe dans ma poitrine, que va-t-il se passer ? Je distingue tes taches de rousseur d'un vert plus soutenu, et tes yeux, à côté desquels les miens paraissent sans profondeur... Tu es en face de moi et tu m'observes, mystérieuse et insaisissable. Timidement, j'avance ma main, et je touche ta peau. Elle est d'une douceur indescriptible. Je découvre tes oreilles pointues, tes longs cils couleur mousse, tes dents pointues dans le sourire que tu esquisses, et tes griffes acérées quand tu glisses ta main dans la mienne.

Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais c'est avec toi que je veux l'affronter. Tu me feras découvrir la forêt, les saisons, la nature dans tout ce qu'elle a de plus beau et de plus cruel, cette nature que l'homme a oubliée depuis des siècles, violée et salie sans vergogne. Un jour viendra où elle reprendra ses droits, et j'espère que ce jour-là, tes descendants, ma belle ondine, seront là pour sauver ceux qui le méritent...




La musique : Noah Visits, première piste de la bande originale de The Village, par James Newton.



Vos commentaires

1 Le Vendredi 2 Novembre 2007 à 23:14 GMT+2, par Muriel

Magnifique, Panthère, poétique et romanesque... je dirai que tu as des dons de conteuse. Et cette histoire fantastique à l'atmosphère particulière me rappelle les légendes de mes grands-parents. BRAVO ! Vite la suite ! :)

2 Le Samedi 3 Novembre 2007 à 16:05 GMT+2, par anne

Encore une belle histoire qui commence...quelle poésie dans tes mots, quelle délicatesse dans tes descriptions! Moi qui suis fascinée par les arbres et la forêt, j'ai tout de suite été happée par ton récit.
C'est malin maintenant je meurs d'envie de me balader en forêt :o) enveloppée d'un manteau bien chaud et avec des chaussures qui ne craignent rien, mon appareil photo et un carnet où noter mes impressions...
ne nous laisse pas sur notre faim surtout!
bisous

3 Le Samedi 3 Novembre 2007 à 20:00 GMT+2, par Mélimélo

La suite, la suite, la suite... !!
Et vive l'automne...

4 Le Dimanche 4 Novembre 2007 à 15:00 GMT+2, par Kyilidia

Je plussoie : la suite !

5 Le Dimanche 4 Novembre 2007 à 16:05 GMT+2, par Panthère

Mu, merci :) J'espère que la suite te plaira autant que le début !

Anne, l'automne est ma saison préférée (j'aime bien le printemps, mais je trouve que l'automne a une part de mystère), ça ressort dans le texte, on dirait :)
Et pour la forêt, rien de ne vaut celle de Fontainebleau... :p et un chocolat chaud une fois rentrée pour se réchauffer :p
Et ma muse, à triple visage et triple paire d'yeux noirs, m'a bien inspirée... ;)
Bisous tout plein, la suite est en ligne !

Mélimélo, ton voeu est exaucé, et t'as raison, l'automne est une très belle saison :p

Kyilidia, c'est en ligne !
Bisous puce !

6 Le Dimanche 4 Novembre 2007 à 16:57 GMT+2, par Muriel

Panthère, c'est merveilleux : tu viens de raconter là la rencontre d'une morgane avec un humain, comme je raconte dans ma pièce "La Visite de l'Ankou", à la fin du premier acte, la rencontre d'un morgan avec une humaine. En plus de ton talent d'écrivain et de conteuse, tu as donc l'intuition magique de toutes ces choses et j'en suis trop contente :) Je viens de modifier mon avant-dernière note : dis-moi vite si tu peux lire ma pièce et ce que tu en penses... J'ai trop hâte d'avoir tes impressions... Bravo de faire si bien ressortir la magie de certaines situations. Bisous, chère marraine ;)

7 Le Mardi 6 Novembre 2007 à 11:18 GMT+2, par Kyilidia

Superbe, tout simplement...

8 Le Mardi 6 Novembre 2007 à 20:06 GMT+2, par Merle

OUF! Quel bien fou ça fait de s'évader un peu, après une dure journée de travail (oui, je sais, encore un pléonasme...). Merci Panthère!

9 Le Mardi 6 Novembre 2007 à 21:50 GMT+2, par Meuble

Je savais bien que c'était une histoire de Croc-Blanc ;) !

Joliement técrit, tent tout cas !

10 Le Mardi 6 Novembre 2007 à 22:03 GMT+2, par Lelf

Je suis littéralement bluffée. Quelle plume ! Je redécouvre avec grand plaisir tout ton talent. Quelle note magnifique, vraiment !
Je t'envie de pouvoir plonger dans ces mondes magiques aussi facilement que si tu en faisais partie :-)
J'ai beaucoup de mal à trouver mon style et à développer mon propre imaginaire. Toi, tu y arrives avec talent ! Bravo.
Pfiou, il m'en reste du boulot ! :-p
Gros bisouuuuuus !

11 Le Mercredi 7 Novembre 2007 à 11:10 GMT+2, par Elise

C'est vrai que tu as un sacré talent de conteuse:) C'est très beau!! bravo!

12 Le Jeudi 8 Novembre 2007 à 13:24 GMT+2, par miss-terria

C'est un récit vraiment fabuleux !
On a même l'impression à un moment donné que tu nous parles d'un être humain !
C'est trés noble d'arriver si bien à humaniser un animal !
Bravo !!

13 Le Jeudi 8 Novembre 2007 à 21:45 GMT+2, par Headbanging

Eh bien, elle est magnifique cette note !
Tu trouves les mots justes, c'est un don ma Panthère ! Je suis fière de ma filleule tiens ;)
Je m'en vais lire la suite.

14 Le Samedi 10 Novembre 2007 à 14:48 GMT+2, par Rimmel

J'aime beaucoup... Très poétique. J'apprécie le choix de la deuxième personne, qui donne une vraie vie, une vraie voix à la narration. Bravo!
(Et je suis d'autant plus impatiente de voir ton texte sur mes sujets- s'ils t'inspirent toujours, évidemment!)

Biz

Rimmel

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